Gaultier Bès : « Le travail (pré)occupe tout le monde sans satisfaire personne »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la parution du 4e numéro de la revue «Limite», Gaultier Bès a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Le défenseur d’une écologie intégrale considère que le travail perd de sa consistance pour n’être plus qu’une valeur d’échange.

Source: Gaultier Bès : « Le travail (pré)occupe tout le monde sans satisfaire personne »


Gaultier Bès, 26 ans, professeur agrégé de lettres modernes, est l’auteur de Nos Limites: pour une écologie intégrale (éd. Le Centurion, 2014, avec Axel Rokvam et Marianne Durano). Il s’occupe également de la revue Limite dédiée à l’écologie intégrale.


FIGAROVOX. – Limite consacre son quatrième numéro au travail. Pourquoi avoir choisi ce thème?

Gauthier BÈS. – Nous avons choisi d’explorer le sens du travail dans le dossier central pour une raison très simple: il semble que le travail (pré)occupe tout le monde sans satisfaire personne.

Dès qu’on réfléchit aux enjeux de la vie en société, dans des écosystèmes dont nous dépendons, la question du travail se pose. De l’élève qu’on cherche à «orienter» au retraité qui s’ennuie, du chômeur de longue-durée qui s’isole au petit patron qui s’épuise, de l’actionnaire qui jouit du travail des autres à l’ouvrier qu’on licencie, du clandestin qu’on exploite dans une arrière-cuisine à l’étudiant qui enchaîne les stages non-rémunérés, de la personne handicapée qu’on discrimine à la mère célibataire qui travaille de nuit, en passant, heureusement, par tous ceux que leur travail passionne, tout le monde est concerné.

Objet d’innombrables paradoxes, le travail reste le premier sujet de conversation, comme le premier sujet de plainte. Alors qu’il capte l’essentiel de notre énergie, nous n’avons souvent qu’une hâte, c’est le quitter pour faire autre chose: vivement dimanche, vivement la retraite! soupirent beaucoup d’entre nous. Les «profs» qu’on décrit comme «ultra-privilégiés» se plaignent sans cesse de leurs conditions de travail, tandis que des travailleurs dont le métier semble éreintant témoignent de leur enthousiasme. Exigence matérielle fondamentale – il faut bien gagner son pain – le travail est tantôt présenté comme un mal nécessaire, tantôt comme une source d’épanouissement, au point qu’on ne sait plus très bien si l’on est censé vivre pour travailler ou travailler pour vivre.

En réfléchissant à ces questions cruciales, il nous est apparu que, comme souvent, l’une des causes du malaise général lié au travail était d’ordre sémantique. Il y a en effet, autour de la notion de travail, un gigantesque malentendu, dû à un problème de définition, c’est-à-dire de délimitation. Nous avons du travail une conception à la fois vague et réductrice. Vague, parce qu’entremêlant des notions aussi contradictoires qu’émancipation ou aliénation, indépendance ou contrainte. Réductrice, parce qu’enfermant la chose dans un dispositif exclusivement marchand.

C’est-à-dire?

C’est l’une des grandes intuitions de Péguy: à mesure que l’argent impose sa logique, le travail perd de sa consistance pour n’être plus qu’une valeur d’échange. La production disparaît derrière la fiche de paie, et l’œuvre derrière l’outil, devenu, d’un même mouvement, système et finalité. «L’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde» (Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes, 1914).

De fait, notre époque ne conçoit plus guère le travail que comme salarié, comme si c’était la rétribution, et non l’acte, qui le définissait. En réalité, que nos efforts soient ou non rémunérés, nous travaillons tous. Du moins, si l’on définit le travail non seulement comme un emploi – le fait d’être payé pour accomplir un certain nombre de tâches -, mais, beaucoup plus largement, comme une œuvre et un labeur, c’est-à-dire comme une activité productive qui nous coûte, exigeant effort, concentration, persévérance… Ainsi, répondant à vos questions, je travaille. Réparant un appareil (plutôt que d’aller en racheter un neuf), je travaille. Pas pour un patron ou quelque donneur d’ordre que ce soit, c’est tout. Et il en va de même pour le retraité cultivant son potager (plutôt que d’acheter des surgelés), le pianiste répétant ses gammes, la mère aidant ses enfants à faire leurs devoirs (plutôt que de leur payer des cours particuliers) ou son mari préparant le repas familial.

En réalité, ce qui compte à nos yeux est le service que le travail rend à la société, bien plus que le pouvoir d’achat auquel il donne accès. En 1978, Ellul résumait ainsi la question: «C’est un choix décisif devant lequel, déjà, nous sommes placés: ou bien travailler beaucoup pour consommer beaucoup, ou bien accepter de consommer moins en travaillant peu. Aujourd’hui, nous voudrions tout cumuler: travailler peu et consommer beaucoup».

A nous de substituer la qualité à la quantité: non pas plus ou moins, mais mieux!

Les figures de Péguy et de Simone Weil sont souvent convoquées pour défendre une vision haute du travail, mais n’est-ce pas une vue intellectuelle? L’ouvrier, le paysan, le cadre a pour premier objectif sa subsistance et celle de sa famille et le travail des hommes n’a-t-il pas toujours été une épreuve?

Pour ce dossier, nous sommes justement partis d’une expression de Simone Weil, sur les «conditions d’un travail non servile». Comme le rappelle Ludivine Bénard, dans un article intitulé Simone Weil: produire des objets sans détruire des hommes, la philosophe a justement eu à cœur de «[s]’échapp[er] d’un monde d’abstractions» pour partager le dur travail des ouvriers. Elle aura ainsi été découpeuse de presses chez Alstom, manœuvre chez Carnaud et Forges, puis fraiseuse chez Renault, découvrant, pire encore que la souffrance physique dues aux cadences mécaniques des usines, la négation de soi, «l’humiliation». Fustigeant une «production moderne» fondée sur «la naïve croyance en un progrès économique illimité», elle réfléchit aux conditions d’un «travail lucide», en conscience, au travers duquel l’ouvrier pourrait enfin gagner son pain sans perdre sa dignité.

Quant à Péguy, je voudrais rappeler qu’il était le fils d’une rempailleuse de chaises et qu’il n’a jamais prétendu que le travail dit «intellectuel» valait mieux que le «manuel». C’est Mattew B. Crawford, lui-même philosophe et mécanicien (auteur d’Eloge du carburateur et de Contact), qui répond par anticipation à votre question dans un très bel entretien animé par Eugénie Bastié: «Réparer des motos ou fabriquer des pièces, nous explique-t-il, cela représente un vrai travail intellectuel. En fait, les normes d’ajustement à la réalité sont plus élevées qu’elles ne le sont pour un écrivain». Cependant, il ne nie pas que certains métiers sont plus valorisants et confortables que d’autres: «être interviewé, c’est mieux que de travailler dans une mine de charbon».

Le travail est toujours affaire de subsistance et de labeur, jamais de divertissement et de pur plaisir. L’étymologie du mot «travail» nous le rappelle assez: n’étant ni anges ni bêtes ni robots, nous sommes tous fixés à ce trepalium de la nécessité. «C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain», dit Dieu à Adam en le chassant du Jardin d’Eden (Genèse, 3, 18). Mais aujourd’hui, outre le drame endémique du chômage de masse, les nouvelles pathologies du travail (burn-out, bore-out, brown-out…) révèlent une profonde crise du sens, comme le montre Mathieu Detchessahar, qui parle même de «travailleur exécuté par l’emprise bureaucratique».

A la suite de Jacques Ellul, nous posons la question: «pour qui, pour quoi travaillons-nous?», et proposons des réponses concrètes pour un meilleur équilibre professionnel. Ainsi de l’«associationnisme» présenté par Thibaud de la Hosseraye, «une économie participative dans laquelle soient structurellement solidarisés les intérêts de l’actionnaire, du travailleur et du client». Ainsi de Toiles de Mayenne, entreprise familiale de textile qui depuis deux siècles défend son savoir-faire sans chercher la croissance à tout prix. Ainsi de ces médecins lyonnais, rencontrés par Mahaut Herrmann, qui ont choisi de «travailler moins pour soigner mieux», ou de ce couple franco-russe qui s’est engagé à payer la dîme pour donner plus de sens à leur travail.

Vous reprochez à l’économie d’être envisagée comme «production de richesses». N’est-ce pas son objet comme en témoigne la parabole des talents?

Je ne suis ni exégète ni théologien, mais il me semble que le Christ, à travers cette parabole des «talents», nous propose moins un cours d’économie qu’une allégorie: les sommes d’argent évoquées, comme en témoigne d’ailleurs le glissement sémantique, renvoient ici aux dons humains et spirituels que nous avons reçus et qu’il convient de faire fructifier. Le philosophe Vincent Aubin explique d’ailleurs dans sa contribution que la Bible accorde au travail une dignité inédite en en faisant la condition même du culte divin.

Quoi qu’il en soit, l’économie n’a pas toujours été définie comme la «production de richesses». Je rappelle dans mon édito que ce mot signifie, en grec, «administration d’une maison», et que Nicolas Furetière, dans son Dictionnaire de 1690, le définit comme le «ménagement prudent qu’on fait de son bien». Qu’il faille, d’une manière ou d’une autre, produire des richesses pour pourvoir aux besoins de sa famille, nul n’en disconvient. Qu’il faille «travailler plus pour gagner plus (pour dépenser plus pour s’endetter plus pour travailler plus?)…», c’est là qu’un doute nous prend. Et qu’on en vienne ainsi, comme tant et tant, à devoir sacrifier sa vie personnelle à sa vie professionnelle, sa famille à la Croissance, c’est là qu’on ne suit plus du tout. Faut-il alors «se contenter d’un taf aveugle et d’une teuf assourdissante», pour reprendre les mots de Fabrice Hadjadj dans son grand édito? Travailler pour (entre autres) payer la voiture qui permet d’aller travailler ; se morfondre dans l’un de ces «bullshit jobs» dénoncés par l’anthropologue David Graeber en attendant fébrilement de pouvoir «s’éclater» en «claquant» son salaire ; ne plus voir ses gosses la semaine pour pouvoir leur offrir des loisirs coûteux le week-end, sans parler des menaces que le développement industriel fait peser de plus en plus lourdement sur les conditions d’habitabilité de la maison-Terre: si c’est cela, l’«économie», alors rien n’a jamais si mal porté son nom.

L’économie que nous nous efforçons de promouvoir dans ce numéro, c’est bien au contraire celle qui donne au travail toute sa valeur: non pas une marchandise comme une autre, mais «une activité créatrice et sociale qui permette à chacun de subvenir à ses besoins en participant au bien commun», comme le définit Joseph Thouvenel, vice-président de la CFTC, dans sa contribution («Le fruit de la ruine et du travail des autres»). Celle qui perçoit le repos dominical comme sacré (Jean Dionnot), et qui n’impose pas aux femmes de choisir entre leur famille ou leur métier (Hélène Bonhomme).

L’ubérisation restaure le contact direct avec le client, donne un sens concret et pratique aux travaux, évacue les lourdeurs du salariat et permet à celui qui travaille d’organiser son temps en fonction des tâches à accomplir. Est-ce un progrès?

Je vous répondrai d’abord en citant un passage de l’entretien que nous a accordé l’économiste Pierre-Yves Gomez, qui vient de publier Intelligence du travail (éd. DDB, octobre 2016): «Économie numérique, imprimantes 3D: se rapproche-t-on d’un monde d’artisans libres ou d’une forme de servage éclaté? – Le travail indépendant peut être une manière de reprendre la main sur le travail, en se libérant des contraintes des entreprises globalisées et financiarisées. Mais tout dépend du degré de liberté réel qu’on y trouve. Si le donneur d’ordre possède toutes les clés parce qu’il assure les débouchés, et donc fixe la rémunération de «l’indépendant», comme c’était le cas des industriels du textile au début du XIXe siècle qui tenaient totalement sous leur coupe les tisserands à domicile, alors, bien entendu, l’ubérisation est une régression sociale».

M. B. Crawford, dans l’entretien déjà cité, va plus loin: «L’économie numérique, c’est le pur outil détaché de toute forme d’expérience, et qui offre une flexibilité parfaite au marché».

Pour ma part, je ne vois pas en quoi l’ubérisation pourrait une alternative au système de production et de consommation industriel. Il me semble au contraire que c’en est une nouvelle, énième, métamorphose, changement de forme plus que de fond. Je crains notamment deux effets néfastes. D’un côté, on répond superficiellement au besoin légitime de reprise en main individuel, sans augmenter vraiment la puissance d’agir concrète des personnes sur leur quotidien, et leur autonomie concrète, et alors que le recours aux nouvelles technologies implique une dépendance au système GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Et, de l’autre, on dépolitise le travail en isolant les travailleurs, en affaiblissant davantage encore les corps intermédiaires, tels les syndicats, qui œuvrent au respect des droits sociaux des travailleurs.

Quand on parle de «progrès», il faut toujours demander: de quoi? de qui? En l’occurrence: «progrès» de l’individualisme ou de la convivialité? Des savoir-faire artisanaux ou des artefacts siliconés? Du fantasme des possibles infinis ou de la conscience des limites? Bref, sophistication ou modération?

Votre revue critique vertement le capitalisme. L’économie de marché, pourtant, comme le dit Pierre Manent, a montré qu’elle était le moins inefficace des systèmes. Le problème, poursuit-il, est que l’on a séparé le marché de «tout cadre politique d’appartenance». Plus que le capitalisme, le problème n’est-il pas la soumission de la politique à la seule économie ou comme le dit Philipp Blond, le fait que «le conservatisme a été trop longtemps l’otage du libéralisme»?

L’économie de marché est-elle le moins inefficace des systèmes? A en croire les écologues, elle n’est en tous cas pas très soutenable. Dans bien des domaines, de la pollution des sols, des eaux et de l’air aux dérèglements climatiques qui ruinent d’ores et déjà les conditions de vie de dizaines de milliers de personnes à travers le monde, en passant par l’effondrement dramatique de la biodiversité, plusieurs des limites au-delà desquelles notre petite planète risque de devenir très inhospitalière sont déjà dépassées.

Je précise tout de suite que je doute qu’une économie collectiviste soit moins polluante et nocive pour notre environnement, tant qu’elle est elle-même fondée sur le projet d’une croissance industrielle débridée.

Ce qui est certain, c’est que le capitalisme fait preuve d’une incroyable capacité d’adaptation. L’un des meilleurs exemples réside dans sa récupération, via des montages financiers complexes bien décortiqués par Antonin Pottier dans Comment les économistes réchauffent la planète (Seuil, 2016), des dégradations dont il est lui-même l’origine, quand il s’arrange pour vendre les remèdes aux maux qu’il a causés.

Il faudrait être extrêmement précis pour proposer une analyse sérieuse de ce que recouvre le vocable «capitalisme». Mais votre question m’interpelle: il me semble justement que le développement du capitalisme passe par un effort constant pour se désencastrer de toutes les cadres, politiques ou culturels, qui prétendraient en limiter l’expansion. Comme dans toute idéologie, il y a dans le capitalisme un processus hégémonique, processus en cours qui implique, par une dérégulation administrative, la soumission progressive du politique à l’économie, tandis que le communisme prétendait, lui, soumettre l’économie à la politique.

Et de cette dérégulation administrative, à l’œuvre dans les traités de libre échange internationaux actuellement en négociation (Tafta, Ceta, Tisa…), la dérégulation culturelle est l’idiote utile, l’alliée sympathique et festive qui ne voit pas le bras armé derrière le tatouage arc-en-ciel.

C’est du moins l’analyse que propose M. B. Crawford dans ce numéro de Limite: «Ce que la gauche de 1968 n’a pas réussi à voir, c’est que seules les traditions, incarnées dans les institutions, peuvent résister aux caprices du marché et à l’impatience du capital, qui est complètement irresponsable».

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