Apprendre/désapprendre. Sur la ligne de crête des apprentissages numériques – D. Cardon

Comment apprendre lorsque les institutions éducatives ne sont plus le principal espace d’accès à la connaissance ? Comment éduquer lorsque la dispersion, la distraction et la recherche d’efficacité immédiate caractérisent beaucoup des usages des nouveaux réseaux ? L’enjeu n’est pas mince et les technologies peuvent aussi bien favoriser l’apprentissage que le désapprentissage.

Sans doute est-ce parce que cette ligne de partage est instable, fragile et incroyablement sensible aux équilibres humains qui composent toute situation éducative, qu’il est si important pour les pédagogues de savoir comment guider leurs élèves du bon côté.

Jamais autant de connaissances de toutes sortes, expertes, triviales ou fausses n’ont été si facilement accessibles, à portée de clic de quiconque dispose des compétences à manipuler le réseau des réseaux. Jamais aussi la connaissance n’a-t-elle été au cœur d’autant d’activités professionnelles, quotidiennes, ludiques traduisant un phénomène massif d’« intellectualisation de la vie sociale ». 

 

Alors Qu’apprendre ? Apprendre à trouver, à s’approprier, à critiquer, à historiciser les connaissances pour savoir les mobiliser à bon escient dans divers contextes. 

Apprendre à interpréter plutôt qu’à emmagasiner suppose une familiarisation profonde avec la structure des connaissances et requiert une mise en intelligibilité d’informations multiples, disparates, certes disponibles et accessibles à tous, mais qui ne peuvent être réagencées et réarticulées sans mettre en œuvre une compréhension globale, curieuse et aiguisée. Aussi le geste accompagnant de l’éducateur, ce « maître ignorant » qui ne transmet pas le savoir comme un contenu, mais s’attache constamment à ce que l’élève oriente son intelligence de façon exigeante, requiert-il de l’attention, de l’exercice, une inquiétude critique et un soin de tous les instants de la part du pédagogue. 

 

Les nouvelles demandes éducatives :
1. Demande d’individualisation et de personnalisation de l’enseignement qui encourage la singularisation des potentialités créatives de chacun et la recherche d’une formation tout au long de la vie.
2. Intégrer la place grandissante des activités coopératives et du travail en équipe. Les pédagogies nouvelles s’attachent toutes à amplifier les interactions et les contacts personnalisés entre les apprenants eux-mêmes et entre les apprenants et l’enseignant. Le numérique permet de créer un lieu vivant d’incarnation, de partages et de mises en exercice des savoirs. Beaucoup des usages innovants des pédagogies numériques tiennent à l’infini richesse des formes de vie, heureuses, curieuses et bavardes, qui transpirent de la mise en réseau des apprenants, cet art particulier de multiplier dans toutes les directions possibles les communications, les évaluations croisées, les échanges entre disciplines et les productions communes.

3. L’importance des aspects informels de l’apprentissage, ces savoir-faire pratique, ces délicates manières d’encourager, d’impulser, de guider et de valoriser, bref tous ces gestes anodins qui donnent au processus d’apprentissage une vraie profondeur, et aux élèves de l’estime de soi et de la reconnaissance

 

Mais il ne suffit pas que le savoir soit à disposition pour qu’il soit vraiment intériorisé. Banalisée, simplifiée, empaquetée, l’information disponible peut aussi apparaître comme un bien de consommation dont on use sans jamais vouloir ou pouvoir se l’approprier réellement. La « société de la connaissance » promeut des compétences comportementales, la navigation dans les flux informationnels, la course à l’innovation, le renouvellement incessant de la consommation et la flexibilité des salariés.

 

Que tout un chacun bénéficie des opportunités d’émancipation de l’accès aux savoirs n’est possible qu’avec le développement de capacités critiques grâce à de patients pédagogues dans des institutions dédiées à cet effet …

Et avec acquérir la capacité à fabriquer le numérique. Le code informatique est aujourd’hui devenu le nouvel alphabet de nos sociétés, sa langue, son véhicule et son décor. Comment peut-on laisser cette boîte noire se refermer sur des utilisateurs certes agiles, mais incapables de décoder sa fabrication (sans parler de la modifier, l’améliorer, la réinventer) ? Apprendre à entrer dans la fabrique du numérique, se glisser derrière les interfaces lisses et l’expérience utilisateur contrôlé, constitue une indispensable compétence pour former des citoyens à la fois critiques et créatifs. Il n’est pas question ici de faire de tous des développeurs maîtrisant les langages « durs » de programmation, mais d’en connaître les principes et de pouvoir écrire et produire en numérique. Contre le savoir presse-bouton, il importe d’inventer une société dans laquelle tous et chacun soient capable et aient envie de fabriquer des boutons.

 

Dominique Cardon

billet complet : Apprendre/désapprendre. Sur la ligne de crête des apprentissages numériques – Digital Society Forum.

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